Au Mexique, le livre est très valorisé mais peu prisé du grand public. Sauf dans les librairies de Mexico. Reportage.
Vraie ou pas, l'anecdote est devenue légendaire: André Breton, qui a passé plusieurs mois au Mexique en 1938, pour y donner une série de conférences, décide de se faire réaliser une bibliothèque sur mesure, par un menuisier mexicain. L'écrivain français s'applique donc à crobarder une esquisse du meuble, en perspective, autrement dit avec trois pieds seulement visibles sur le papier. Et l'artisan de confectionner une bibliothèque avec... trois pieds seulement! De quoi convaincre l'auteur de Nadja que le Mexique est bien «la terre d'élection de l'humour noir» et la patrie du surréalisme. De quoi y voir aussi, aujourd'hui, une métaphore du livre dans ce pays, objet ou plutôt sujet bancal s'il en est? Sujet paradoxal apparemment: les rayonnages du Mexique sont pleins de livres mais peu de ses 110 millions d'habitants les lisent. Moins d'un livre par personne et par an, d'après Livres Hebdo! Et pourtant... Le taux d'alphabétisation atteint 91% de la population et le livre au Mexique semble un objet de consommation courante: à Mexico, on en trouve partout! Dans les grands magasins, les supermarchés, les pharmacies, les Sanborn's - ces chaînes de restauration sélectes et très américanisées -, dans le métro, où une opération de prêt a toutefois tourné court, dans les kiosques à journaux, sur les trottoirs... Et bien sûr dans toutes sortes de librairies, des plus modernes aux plus vétustes. Mais à l'échelle nationale, le mirage se dissipe: un millier de points de vente, dont cinq cents librairies en tout. «Il y en a autant au Mexique que dans la seule ville de Barcelone!» assure Rafael Vargas, écrivain et critique littéraire de l'hebdomadaire Proceso. Et si 278 millions d'exemplaires ont été publiés en 2007, tous titres confondus1, la moitié représente des manuels scolaires et des livres distribués gratuitement par l'Etat, qui les publie ou les achète aux éditeurs privés... «La littérature mexicaine est une littérature sans lecteurs ou presque», renchérit Philippe Ollé-Laprune dans un petit livre instructif, Mexique, les visiteurs du rêve (Editions de la Différence), où il souligne combien le pouvoir mexicain encourage la création, bichonnant ses écrivains à grand renfort de bourses, de commandes, de postes, mais néglige la diffusion. Reste cette impression de profusion, qui saisit particulièrement le visiteur de la somptueuse librairie Rosario Castellanos, sise dans la colonia Condesa, quartier bobo et verdoyant en plein coeur de Mexico. Réaménagé à grands frais (111 millions de pesos, soit 6 millions d'euros environ), dans l'ancien cinéma Bella Epoca, dont la façade années 1930 et le «minaret» très hollywoodien ont été préservés, l'endroit a ouvert ses portes en avril 2006 sur quelque 3 000 mètres carrés. Ce qui en fait l'une des plus grandes librairies d'Amérique latine, avec ses 250 000 exemplaires de 35 000 titres à la vente. Sans oublier 15 000 CD et DVD. C'est aussi l'une des plus modernes: parquet ciré, présentoirs sobres, rayonnages à hauteur d'homme, vaste mezzanine circulaire, luminosité naturelle très étudiée, mais aussi cafétéria chic avec connexion Internet gratuite, espace jeunesse jonché de coussins confortables, galerie d'art, auditorium, etc. Autant dire que l'endroit est très accueillant (jusqu'à minuit les vendredis et samedis!), au point de faire oublier le tumulte de la mégapole mexicaine et ses 22 millions d'habitants - banlieues comprises, ce qui en fait la deuxième ville du monde après Tokyo.
«Dans ce pays où personne ne lit, nous avons des librairies de pays riche!» ironise Pablo, un étudiant tranquillement installé à la cafétéria avec son ordinateur. Il est du quartier, comme la plupart des habitués. Autrement dit une clientèle plutôt aisée - plus représentative des quelque 10% de Blancs que des 60% de métis et des 30% d'Indiens qui constituent en gros la population mexicaine. Entre intellos et bourgeoises éclairées, à même de lire en anglais, en italien ou en français (une table entière est consacrée à la production hexagonale, de Fred Vargas à Catherine Millet, en passant par le nouveau roman de Jean-Marie Le Clézio, quelques Pléiades et moult livres de poche). Et s'il s'agit de (re) lire les grands classiques mexicains, Alfonso Reyes, Octavio Paz, Carlos Fuentes et consorts, pas de problème, leurs oeuvres complètes figurent en bonne place. Il y en a certes pour toutes les bourses, mais le prix moyen du livre vendu ici atteint facilement les 300 pesos (environ 16 euros). Quand on sait que 40% des Mexicains vivent encore avec 2 dollars par jour (1,50 euro) et que le salaire mensuel minimum ne dépasse pas les 200 dollars (150 euros), le fossé est pour le moins criant.
On en vient même à douter que cet îlot lettré soit vraiment rentable... Ricardo Nudelman, directeur du Fondo de cultura económica (FCE), l'institution publique propriétaire de la librairie et d'une vingtaine d'autres dans le pays, dément: «Nous pensions amortir cet investissement en douze ans, or nous y arriverons en cinq ans seulement. Le public est vraiment au rendez-vous.» Disons un certain public... Cette infime minorité de Mexicains qui accourt également à El Péndulo, la première librairie de ce quartier de la Condesa, inaugurée en 1992: un lieu au charme rétro, bohème en diable, abrité dans un ancien immeuble baroque et conçu à l'origine comme un espace culturel entouré de livres. Les jeunes n'ont pas tardé à faire de cette cafebrería, selon le concept revendiqué par El Péndulo, leur QG de prédilection, s'attardant des heures au café chaleureux du deuxième étage, quand ils ne viennent pas se restaurer en terrasse, suivre un atelier d'écriture, assister à un concert, une projection de film, une exposition...
On est loin des poussiéreuses librerías de viejo, ces librairies d'occasion qui pullulent rue Donceles, dans le centre historique de Mexico! Un quartier «karchérisé», c'est-à-dire débarrassé de ses commerces ambulants, nettoyé à longueur de journée par les balayeurs et sillonné en permanence par des patrouilles de policiers, façon de signifier que les autorités combattent la délinquance de pied ferme. Mais les librerías de viejo tiennent bon. Dans ces temples de papier qui sentent délicieusement le renfermé, les grands classiques espagnols - Baltasar Gracián, Tirso de Molina, Miguel de Cervantes, etc. - sont bradés pour 30 pesos, à peine plus de 2 euros. Les revues antédiluviennes côtoient les éditions rares, les dictionnaires voisinent avec les fanzines les plus improbables. Et dans chaque officine trône une affiche insolite qui signale le «voleur des librairies», montrant la photo d'un type suspecté de dérober quantité d'ouvrages.
Le piratage représente 20%, voire 25% des ventes
On se demande à qui il peut bien les refourguer... D'autant que la concurrence est rude avec les livres piratés, ces copies de nouveautés vendues à la sauvette pour un prix bien inférieur à celui du marché. «Le piratage représente 20%, voire 25% des ventes», estime Juan Luis Arzoz Arbide, président de la Chambre nationale de l'industrie éditoriale mexicaine (Caniem) qui regroupe une centaine d'éditeurs indépendants. «Ce commerce illicite est aux mains de mafias organisées et représente un manque à gagner de plus d'un million de pesos [60 000 euros].» Dire qu'on trouve même des copies aux abords de l'Université nationale, l'immense Unam, et jusqu'à des enregistrements pirates d'Apostrophes en DVD! A 20 pesos (à peine plus d'un euro) l'émission de Bernard Pivot recevant Nabokov en 1975, ou Marguerite Duras en 1984... difficile de condamner le procédé. Selon Rubén, prof de fac: «Le piratage fait plus pour la diffusion de la culture que Conaculta2!» Ce n'est pas l'avis de certains professionnels mexicains qui applaudissent la loi sur le prix unique du livre inspirée du modèle français, votée en mai 2008 et en attente d'un décret d'application.
Proximité oblige avec l'Unam, au sud de Mexico, c'est dans cette partie de la ville que sont concentrées la plupart des grandes librairies, où se feraient 80% des ventes de livres de tout le pays. Impossible de rater celles de la chaîne Gandhi, la première du Mexique pour le volume de livres vendus, un peu l'équivalent de la Fnac. Le magasin de l'avenue Miguel Angel de Quevedo frappe par son gigantisme. Très bel édifice en béton brut, escalators, des piles et des piles de livres à perte de vue, la plupart encore sur leur palette. Les plus visibles sont ceux de l'Américaine Stephenie Meyer, qui cartonnent au Mexique comme ailleurs! Dans la liste des dix premiers best-sellers établie au 1er février 2009, sa saga romantico-vampiresque occupe effectivement les premières places, suivie par Les contes de Beedle le Barde de J.K. Rowling. C'est seulement en sixième position que l'on trouve un livre mexicain, l'essai du journaliste José Gil Olmos, Les sorciers du pouvoir: l'occultisme dans la politique mexicaine, paru en juin 2008. Il est suivi par Petite, je voulais être pute d'Elena Sevilla, premier roman qui défraye la chronique depuis des mois mais dont le tirage n'excède pas les 6 000 exemplaires. Un record au Mexique où chaque titre d'Octavio Paz est tiré à 1 000 exemplaires maximum...
Autre best-seller de ces derniers mois, qui a lui aussi fait couler beaucoup d'encre: La reine du Pacifique, il est temps de raconter de Sandra Avila Beltrán, arrêtée en septembre 2007 pour ses relations avec les plus hauts dignitaires du narcotrafic au Mexique, témoignage recueilli en prison par l'ex-journaliste Julio Scherer Garcia. Gros succès également pour deux essais d'une actualité brûlante: Mexico criblé de balles du journaliste Francisco Martín Moreno, et Les Farc au Mexique: de la politique au narcotrafic de Jorge Fernández Menéndez, spécialiste des mafias latino-américaines et bien connu pour ses émissions de radio.
Quid de la «vraie» littérature mexicaine? «Il n'y a plus de littérature mexicaine, il y a des écrivains mexicains!» tempête le célèbre romancier Paco Taibo II, pape du néopolar latino. «Chacun apporte ce qu'il a, ce qu'il est. Certains auteurs s'intéressent au Sud indigène, aux racines précolombiennes; d'autres évoquent la réalité du narcotrafic au Nord, à la frontière; il y a aussi tous ces écrivains fascinés par la ville de Mexico, moi le premier, cette jungle sans arbres; et enfin ceux qui traitent le passé immédiat du Mexique, celui de ces deux cents dernières années.» Même son de cloche de la part de Jorge Volpi, 41 ans, auteur d'un roman très remarqué, Le temps des cendres, et chef de file de la génération du «crack», en réaction (ironique) à celle du «boom» incarné par Fuentes et Cie: «Aujourd'hui, les écrivains mexicains ne se demandent plus s'ils doivent écrire sur le Mexique ou non, pour une fois il n'y a pas de ligne de conduite.» Pas de perspectives d'avenir très encourageantes non plus, entre les impératifs toujours plus commerciaux de la production éditoriale, et la crise économique qui fait disparaître un à un tous les suppléments littéraires des journaux. Mais comme l'écrit Carlos Fuentes dans son nouveau roman, La voluntad y la fortuna (pas encore traduit en français): «Au Mexique, il n'y a pas de tragédie. Tout se termine en telenovela»...
1) Source: Cámara Nacional de la Industria Editorial Mexicana (Caniem).
2) Consejo Nacional para la Cultura y las Artes, l'équivalent du ministère de la Culture.
par Delphine Peras
Lire, mars 2009
pour myboukin.com






