Le ministre de la Culture a choisi de ne pas choisir, entre le prix Goncourt 2009 et Eric Raoult. Atiq Rahimi et Gilles Leroy, lauréats des deux années précédentes, sont choqués par l'attitude du député UMP comme par celle de Frédéric Mitterrand.
La polémique entre le député UMP Eric Raoult et le Goncourt 2009, Marie NDiaye, ne cesse de s'amplifier. Mais elle s'est aussi déplacée. Elle oppose désormais l'écrivaine et le ministre de la Culture, la première regrettant que Frédéric Mitterrand n'ait pas répondu en profondeur. Contacté par téléphone par LEXPRESS.fr, Atiq Rahimi et Gilles Leroy abondent dans son sens.
Atiq Rahimi, prix Goncourt 2008 avec Syngué sabour :
"Je trouve cela un peu décevant de la part du ministre de Culture, du fait qu'il est assez agité politiquement parlant et qu'il a des idées bien claires concernant les artistes. D'autant que lorsqu'il s'est trouvé en situation embarrassante
(concernant son livre La Mauvaise vie), la plupart des artistes l'ont soutenu avec courage.
AFP PHOTO FRANCOIS GUILLOT
Atiq Rahimi, en 2004.
La liberté des écrivains, c'est la liberté de tous les écrivains de s'exprimer librement. Le contraire me fait penser au régime en Afghanistan [régime qu'il fuit après la guerre d'Afghanistan, en 1984. NDLR]. Plus grave, les propos de Marie Ndiaye ont été formulé bien avant le prix Goncourt et les remettre ainsi en question, c'est désavouer l'intégrité de l'Académie Goncourt. Eric Raoult revendique une sorte de censure , comme si le prix Goncourt était le prix du silence. Je pense à Victor Hugo, Racine, Rabelais, Voltaire, Zola, Camus, Malraux, etc. à tous ces gens qui doivent pleurer, après s'être battus pour la liberté d'expression. Si les propos de Marie NDiaye n'engagent qu'elle, la liberté d'expression prévaut, car c'est un principe fondamental. On ne peut crier la liberté que dans un pays où l'on est libre."
Gilles Leroy, prix Goncourt 2007 avec Alabama Song :
John Foley Opale
Gilles Leroy.
"Depuis dimanche, je suis accablé par tout ce qui se passe. C'est vraiment de la bassesse. Quant à Frédéric Mitterrand, c'est quelqu'un que j'aime bien... enfin, que j'aimais bien. C'est vrai que s'il avait réagi aussi vite pour Marie Ndiyae qu'il a réagi pour Polanski, la situation n'aurait pas pourri comme elle a pourri. Il s'est écoulé trois, quatre jours entre le début de la polémique et sa réaction. Et pour dire ce qu'il a dit, franchement, il ne fallait pas quatres jours de réflexion. Si Eric Raoult est un de ses amis intimes, il ferait mieux de se méfier de ses amis: ce n'est pas très gentil ce qu'il lui a renvoyé comme patate chaude...
Je suis un ami de Marie. Je ne suis pas un ami de Frédéric Mitterrand, que j'ai rencontré trois fois dans ma vie - mais je l'ai toujours trouvé riche, profond, lumineux. Pas aujourd'hui. C'est notre ministre de tutelle, et j'espère que je ne vais pas être viré à tout jamais de la liste des écrivains français en ces temps d'excommunication. Tout ça est très malsain. On oublie soigneusement de souligner que Marie est métisse. Cette dimension n'est pas prise en compte, et c'est hypocrite. Pourquoi Eric Raoult a-t-il choisi de se déchaîner sur Marie? Il n'existe que dans la provocation et c'est assez consternant de devoir réagir. C'est un piège: ne pas répondre, c'est lâche; répondre, c'est lui servir la soupe.
Ce type imagine par anticipation que Marie pourrait nuire à l'image de la France. J'ai eu ce matin deux amis dans deux ambassades différentes, dans des pays francophones, qui me disent que c'est lui qui nuit à la France et que vendre la culture de la France à l'étranger, cette culture-là, ce n'est pas facile.
Le devoir de réserve, ça n'existe pas. Nous ne sommes pas des préfets, nous ne sommes même pas des ambassadeurs, c'est stupide. C'est vouloir faire taire l'écrivain, ce n'est pas nouveau. Avec la suspicion, en plus, que l'écrivain voudrait trahir son pays. On aimerait pouvoir dire que cette France-là va très bien, mais non, elle ne va pas très bien."






