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10 Mars 2010
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Que restent-ils des aventuriers ?

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levi-strauss3Ils sont ethnologues, géographes, volcanologues... Comme leurs aînés Bougainville, Stanley ou Pline l'Ancien, ils risquent leur vie pour nous faire découvrir le monde.

Pendant un mois, personne n'a voulu lui donner à manger ni le laisser ramasser des fruits ou allumer un feu. La nuit, des visiteurs venaient l'empêcher de dormir. Pour qu'il parte. Mais Stéphane Breton s'est accroché. Errant de village en village jusqu'à se faire accepter, dans cette vallée d'Irian Jaya, au coeur de la Nouvelle-Guinée indonésienne, où une société primitive a été découverte en 1994. Une année durant, le Français a vécu auprès de ces hommes venus du fond des âges, avec leurs haches en pierre et leurs coutumes millénaires. Stéphane Breton est un scientifique. Normalien, docteur en ethnologie, diplômé de l'Ecole des hautes études en sciences sociales. De cette race d'hommes qui, quatre siècles après Magellan, un siècle après Stanley, continuent à nous faire découvrir le monde.

Car science a toujours rimé avec aventure. Pline l'Ancien, déjà, trouva la mort en 79 dans une éruption du Vésuve qu'il était allé observer de trop près. Pendant des siècles, les navigateurs ont écrit la géographie de la Terre. Ils ont peuplé ce grand livre vierge d'îles, de caps et de détroits. Les explorateurs se sont enfoncés dans de mystérieux continents, dessinant les caprices des fleuves, les boursouflures des reliefs, la violence des volcans, l'immensité des déserts, la profondeur des forêts. Ils ont croisé des populations étranges, se faisant ethnologues avant l'heure, linguistes avant la mode. Ils ont affronté les glaces des pôles, les fureurs des océans, les pièges des sauvages, toujours aiguillonnés par le goût de l'inconnu. Curieux des plantes et des bêtes, ils se sont mués en naturalistes, décrivant et classant des milliers d'arbres, de fleurs, d'insectes et d'animaux.

Qui nommer dans cette immense liste d'esprits curieux et vagabonds? Louis Antoine de Bougainville et son Voyage autour du monde publié en 1811? Napoléon et son expédition d'Egypte? Darwin à bord du Beagle? Les conquérants des pôles? Nikolaï Prjevalski en Asie centrale? Stanley sur les traces du Dr Livingstone, qui ne pouvait «voir un blanc sur une carte sans avoir envie de l'effacer»?

A la poursuite de leurs rêves de gosses
Tous ont décrypté notre planète, nourrissant l'ensemble des sciences de leurs curiosités lointaines. Ils sont les grands ancêtres, à la fois enviés et révérés. Aujourd'hui, tous les scientifiques n'ont pas renoncé à l'aventure. Si les terres vierges se font rares, beaucoup de territoires restent mal connus. Le plus grand d'entre eux: la mer, évidemment. Avec ses volcans, ses fosses abyssales, ses Everest sous-marins, ses habitants ravis à notre connaissance par les grandes profondeurs. Mais aussi la terre ferme, qui livre ses secrets à ceux qui la palpent, la fouillent et la parcourent. Loin des laboratoires, paléontologues, ethnologues ou sismologues partent à la poursuite de leurs rêves de gosses devenus leur travail de scientifiques. «Nos archives sont sous nos pieds», résume le paléontologue Yves Coppens, l'un des pères de Lucy, qu'il est allé débusquer à Hadar, dans le rift éthiopien.

«Quand j'étais petit, je voulais être explorateur.» Depuis, Louis Geli a fait du chemin. Polytechnicien, sismologue, ce chercheur a choisi l'océan et l'Ifremer, pour qui il explore les mers glaciales. En 1991, il est le premier Occidental à relier Londres à Yokohama par le passage du Nord-Est. Cette année, il a dirigé une expédition dans le Pacifique, au nord de l'Antarctique, cartographiant une zone de failles révélée par un satellite. A l'Institut de physique du globe, Paul Tapponnier, autre spécialiste de la tectonique des plaques, utilise aussi les images venues du ciel. Les photos de Spot ou de Landsat digérées par son ordinateur font apparaître de subtiles fractures. «A partir de là, j'émets des hypothèses et je vais les vérifier sur le terrain.» Au coeur du Tibet, au Turkestan ou ailleurs, le long de cette cicatrice géologique qui marque la collision des plaques Inde et Asie. De tels voyages scientifiques ne peuvent se faire sans le soutien d'un organisme de recherche. Ainsi, le CNRS, l'Ifremer, l'Orstom, l'Inserm et les grandes universités financent l'essentiel de ces missions au long cours. Avec parfois l'aide du Quai d'Orsay: pour la seule archéologie, l'assistance des Affaires étrangères a atteint 15 millions de francs en 1995.

Quelques individus, cependant, cultivent la tradition des expéditions indépendantes. Quand Philippe Frey arpente le désert, c'est à ses frais et à dos de chameau. Ce qui ne l'empêche pas d'être ambitieux: en 1991, il effectue la première traversée du Sahara d'est en ouest, un parcours de 6 000 kilomètres à la rencontre des nomades - qui voyagent essentiellement du nord au sud. Une aventure, bien sûr, mais aussi un travail scientifique qui a donné naissance à une thèse de doctorat sur les tribus nomades sahariennes. Sans oublier un livre plus grand public pour équilibrer ses comptes.
Les Geli, Tapponnier ou Frey ne sont pas uniques. Ils sont nombreux, hommes et femmes, archéologues, ethnologues, zoologues, paléontologues ou géographes, dont les aventures se laissent deviner derrière leurs publications dans de très sérieuses revues scientifiques. Qui connaît Dominique Legoupil, directrice de recherche au CNRS, qui patrouille la Terre de Feu et la Patagonie en quête de leurs premiers habitants? Ses pairs, mais pas le grand public. Et pourtant, loin des caméras et de l'émotion prime time, elle fouille dans des lieux inhospitaliers, sillonne en Zodiac ces archipels des Cinquantièmes- Hurlants, baptisant des îles et des fjords qui n'apparaissent pas sur les cartes. Pour elle comme pour les autres audacieux qui aiment la science loin de la paillasse, l'aventure se vit au quotidien.

L'excitation des premiers navigateurs
Jean-Louis Cheminée, volcanologue, va plonger en 1997 à 4 500 mètres de profondeur, grâce au submersible Alvin, pour explorer la fosse Hess Deep, dans le rift des Galapagos. «Les volcans sous-marins, dit-il, c'est vraiment l'aventure.» Mais une aventure qui parle de science. «Dans les années 70, la première fois que j'ai plongé sur le rift médio-atlantique, c'était pour valider la théorie de la tectonique des plaques.» Du sérieux, de l'essentiel même, qui n'est pas le lot quotidien des chercheurs de terrain. Ces hommes et ces femmes ne se prennent pas pour des stars, leurs ambitions sont souvent modestes, mais leurs travaux se révèlent tout aussi souvent indispensables. Quand Danièle Lavallée s'installe à plus de 4 400 mètres dans les Andes péruviennes pour décaper, au grattoir de dentiste, un abri sous roche occupé de façon intermittente entre 8 000 et 1 000 ans avant Jésus-Christ, la face du monde n'en est pas changée. Mais cette préhistorienne apporte des réponses au peuplement primitif de la haute montagne.

Le Dr Emmanuel Cauchy, lui, s'intéresse aux relations entre l'homme et les milieux extrêmes. Son dernier projet, Abrisphère 8000, consiste à installer un petit labo de recherche médicale sur le col nord de l'Everest, au printemps 1997. Nul ne sait combien de temps l'homme peut séjourner à de telles altitudes. Oxygène rare, froid glacial, rayonnement solaire intense, vents violents, tout y est hostile. Il tentera d'y vivre un mois avec un médecin chinois, multipliant analyses et observations, pour mieux connaître les limites de la résistance humaine.

Bien sûr, on ne découvre pas l'Amérique tous les jours. Parfois, cependant, certains scientifiques éprouvent l'excitation des premiers navigateurs. «C'était dans le Pacifique Sud, raconte Louis Geli. Le satellite nous avait signalé la présence d'un sommet sous-marin, à 150 mètres de la surface, au milieu de fonds à moins 3 000 mètres. Or nous savions que la marge d'erreur du satellite était énorme, qu'il avait tendance à raccourcir les reliefs. Nous nous sommes mis à rêver: et si c'était une île? Pendant deux jours, à bord, tout le monde pariait. L'excitation croissait. Hélas! ce vieux volcan sous-marin plafonnait à 500 mètres sous la surface.»

D'autres sont plus heureux. Michel Brunet n'a-t-il pas trouvé dans les sables du Tchad, l'an dernier, une dent et un fragment de mâchoire d'un australopithèque baptisé Abel, obligeant ses pairs à réviser leurs théories sur les premiers pas des ancêtres lointains des hommes? Yves Coppens, qui a passé deux décennies à fouiller le sol africain, fut récompensé en 1974 par la découverte de Lucy, dont le squelette a traversé des millions d'années pour s'offrir un jour à ce chercheur d'os impénitent.
«Le terrain, c'est une drogue, avoue un ethnologue. Comme un art martial, comme la danse, comme les kilomètres que court l'athlète, c'est un entraînement quotidien.» Louis Geli, lui, parle même de l' «instinct du chasseur» qui l'habite pendant toutes ses missions. Emmanuel Cauchy, parfois, ne sait plus trop ce qui, de son amour de la haute montagne ou de son projet scientifique, motive ses travaux extrêmes. Dominique Legoupil n'est pas dupe: «Si mes recherches ne se passaient pas entre le cap Horn et les archipels de Patagonie, j'aurais peut-être moins de facilités à recruter des étudiants pour gratter le sol.» Certains sont à ce point accros qu'ils repartent à la première occasion, même sans l'alibi d'un projet scientifique. Tous, néanmoins, sont conscients de leur privilège: être payés pour assouvir une passion. Pour mettre leurs pas dans ceux des grands découvreurs qui ont hier fasciné nos aïeux. Même si la modernité a, en partie, changé la donne. Les Jeep, les avions, le téléphone ont raccourci les distances. «Les gens de terrain, aujourd'hui, utilisent Internet, explique une chercheuse du laboratoire d'ethnologie et de sociologie comparative de Nanterre. Il y a forcément, à quelques jours de marche, un village avec de l'électricité et une prise de téléphone.» Et même s'il n'y en a pas, on peut toujours se repérer sur la carte grâce au système GPS, une balise satellite qui tient dans la poche. Yves Coppens, dans les années 60, s'orientait dans le désert du Tchad grâce aux étoiles. Philippe Frey, lui, a suivi les traces de Marco Polo en traversant le désert du Dacht-e Lut, en Iran, avec chameau, selle traditionnelle et... GPS. Mais le petit appareil électronique ne peut rien contre la fatigue, la chaleur et la soif. Loin de la civilisation urbaine, la nature garde ses droits. De l'hiver sibérien aux forêts de l'Irian Jaya, en passant par les fureurs des volcans, il faut toujours se mesurer à la violence des éléments.

L'accident ou la maladie, loin de tout secours
«En 1993, en Colombie, raconte Jean-Christophe Komorovsky, de l'Institut de physique du globe, nous étions montés observer le Galeras avec un groupe composé de volcanologues internationaux. C'était une expédition a priori sans problème. Jusqu'à cette explosion soudaine, absolument imprévisible. Six d'entre nous sont morts.» Deux ans plus tôt, les célèbres Maurice et Katia Krafft avaient disparu au Japon dans une éruption qui fit 41 victimes. Le submersible de Jean-Louis Cheminée a même été pris dans l'éruption d'un volcan sous-marin. Heureusement, l'équipage n'a pas été blessé.
Même dans des disciplines moins exposées, le danger n'est jamais totalement absent. «En trente-trois ans d'expéditions en Afrique centrale pour étudier la musique des Pygmées Aka, dit l'ethno-musicologue Simra Arom, j'ai tout attrapé: bilharziose, paludisme, amibiase, etc. Je n'ai échappé qu'à la fièvre jaune.» Tous craignent l'accident ou la maladie, loin de tout secours. Paul Tapponnier, piqué par une tique au Tibet et atteint du typhus, n'a dû son salut qu'aux antibiotiques apportés de Pékin par un envoyé de l'ambassade de France. Si les insectes et les animaux sont parfois agressifs - Yves Coppens, toujours armé d'un revolver dans le désert tchadien, s'en est servi pour tenir en respect des lycaons un peu trop entreprenants au petit matin - la vraie menace vient souvent des hommes. En juin dernier, les paléontologues Brigitte Senut et Martin Pickford ont été agressés et détroussés en Namibie. Philippe Frey, lui, s'est vu contraint d'abandonner toute son eau, en plein coeur du Sahara, à des pillards. Avant de goûter aux prisons tchadiennes, sous l'accusation d'espionnage.

Les autorités de bien des pays n'acceptent pas ces visiteurs atypiques qui évitent les chemins balisés. Le nombre des Etats interdits augmente. D'autres ouvrent leurs portes de façon sélective. L'Indonésie, par exemple, n'aime guère que l'on rende visite à ses minorités. Tous les pays hôtes exigent désormais la présence de chercheurs nationaux aux côtés des étrangers. Les troubles politiques font parfois fuir les scientifiques. Ils ont aujourd'hui déserté l'Algérie. Le Sentier lumineux les empêche de séjourner dans certaines régions du Pérou. Ils doivent quelquefois attendre des jours meilleurs, comme Eric Jacques, étudiant à l'Institut de physique du globe, désireux d'étudier une crise sismique intervenue en 1989 au coeur du territoire des Afars, à cheval entre Djibouti et l'Ethiopie. Aller à Djibouti n'a pas posé de problème, mais il lui a fallu patienter de 1989 à 1993 avant d'être autorisé à franchir la frontière éthiopienne.

Pour ceux qui partent seuls et longtemps, comme les ethnologues, reste l'ultime adversaire: soi-même. «Quand on séjourne très longtemps sur le terrain, il n'y a pas que la faim, l'inconfort et, parfois, l'hostilité des populations, il faut aussi lutter contre l'ennui et la solitude», dit Stéphane Breton. C'est en partie pour cette raison que Dominique Legoupil, ethnologue de formation, s'est orientée vers l'archéologie, où le travail se fait en équipe. Certains ethnologues choisissent de partir en famille pour lutter contre cet isolement culturel parfois ravageur.

«Il faut compter quatre ans de terrain et quatre ans de travail»
Pour tous, il s'agit d'une expérience quasi initiatique. Le vrai terrain, réussi, est celui qui change la personne et lui fait gagner l'estime de ses pairs. Pourtant, ce n'est que la partie la plus spectaculaire du travail. Il faut ensuite, pendant de longs mois, scruter et analyser ce matériau brut. «Pour une mission dans ma discipline, explique la préhistorienne Danièle Lavallée, il faut compter quatre ans de terrain et quatre ans de travail de dépouillement des données recueillies.» Alors que la dernière expédition de l'Ifremer sur la faille Pacifique Sud n'a pas duré deux mois, l'exploitation £des informations nécessitera deux années. Les moissons de ces aventuriers nourrissent, au retour, les recherches d'équipes entières.

Après avoir cru que l'on pouvait, grâce aux mathématiques et aux ordinateurs, se passer du travail de terrain, certaines disciplines renouent avec lui. Surtout aux Etats-Unis, où, comme le dit le volcanologue Jean-Louis Cheminée, «on en revient aux ??coureurs de garennes''. Pour observer un volcan, il faut le faire avec un esprit naturaliste». Dans quelle intention? Parfois pour confirmer ce que l'on soupçonnait déjà. En parcourant le globe sur les pas d'Albert Kahn (voir l'encadré), le géographe Olivier Archambault avait aussi des photos Spot en main, pour valider leur interprétation: «Un chemin, par exemple, se révélait être en réalité une canalisation d'eau...», raconte-t-il. Parfois pour contrôler l'état de notre planète. Spécialiste réputé de la forêt tropicale, Pierre Charles-Dominique, du Muséum national d'histoire naturelle, mesure notamment, en plein coeur de la forêt amazonienne, les retombées de la pollution atmosphérique. Enfin, bien souvent, pour «faire avancer la connaissance d'un cheveu», selon la modeste formule d'Emmanuel Cauchy. Quand un ethnologue recueille les derniers souffles d'une culture vouée à disparaître, quand un musicologue enregistre les chants d'un peuple menacé par la modernité, quand un paléontologue retrouve un fossile d'une espèce inconnue, tous enrichissent le savoir et le patrimoine culturel de l'humanité. Une oeuvre indispensable, qui a parfois des retombées inattendues: les peuples sibériens se tournent aujourd'hui vers les livres des ethnologues des années 30 pour réapprendre leurs traditions. Ne dit-on pas aussi que, pour le couronnement du dernier roi du Népal, le chef du protocole s'était rendu au British Museum afin d'en consulter les archives?

Les champs d'aventure et de recherche sont infinis. Déjà, les astronautes ouvrent de nouvelles frontières. Et notre vieux monde lui-même n'a pas fini de livrer ses secrets. Heureusement. Car, comme le prophétise l'historien des sciences Gerolamo Ramuni, «le jour où s'éteindra la curiosité scientifique, où les hommes se satisferont de leur monde et croiront le connaître, l'humanité sera proche de sa fin».


 

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